Archives |

Colloques, journées d'étude et évenements scientifiques

Le concept de fiction, une rupture épistémologique ?

Journée d’étude organisée par Jean-Marie Schaeffer, Sebastian Veg et Annick Louis Vendredi 15 juin 2007 – Maison Suger, Paris

Depuis une cinquantaine d’années, l’irruption de l’histoire en tant que concept opératoire dans les sciences humaines a remis en question l’organisation des objets d’étude. L’épistémologue Thomas S. Kuhn fut parmi les premiers à signaler la façon dont l’histoire peut transformer la façon dont nous concevons nos disciplines : « History, if viewed as a repository for more than anecdote or chronology, could produce a decisive transformation in the image of science by which we are now possessed. » (Kuhn 1962/1970, 1). Dans les sciences humaines, l’introduction d’une dimension historique a progressivement miné une série de certitudes, de présupposés et de découpages, et amené à s’interroger sur le fonctionnement des concepts et des catégories sur lesquels reposent nos réflexions, aboutissant à une métamorphose radicale de nos objets d’étude. Si ce processus par lequel nos disciplines semblent être appelées à se réorganiser n’est pas achevé, il convient de s’interroger dès maintenant sur ses conséquences ainsi que sur la façon dont il modifie nos pratiques.

Parmi les concepts dont le statut épistémologique a été radicalement (mais, là aussi, progressivement) modifié dans la discipline littéraire se trouve celui de « fiction ». Si depuis le Formalisme Russe les théoriciens de la littérature ont tenté de définir la spécificité du littéraire, le concept de fiction n’apparaissait, en revanche, que comme catégorie implicite, son rôle essentiel étant de permettre la mise en place d’une démarcation, qui définissait les frontières du champ d’études. D’où les enjeux des premiers débats qui occupèrent les spécialistes, c’est-à-dire la tentative passionnée de délimiter la « littérature de fiction » de la « littérature du réel ». L’appareillage critique fut ainsi d’abord mis au service d’une analyse textuelle permettant d’appréhender des indicateurs textuels de fictionnalité ; ce fut seulement dans un deuxième moment que l’idée s’imposa que les marqueurs textuels sont insuffisants pour penser le fonctionnement de la catégorie de fiction. La discussion s’orienta alors vers une tentative d’appréhender la dimension pragmatique de la fiction, en étudiant les rapports entre « fiction » et « diction » (Genette 1991).

Les spécialistes se tournèrent vers divers aspects extratextuels, du paratexte au contexte d’édition, de la disposition mentale des lecteurs aux inscriptions culturelles particulières qui déterminent l’approche d’un texte. À partir de là, de nouvelles perspectives s’ouvrirent permettant de penser la fiction comme une activité constitutivement littéraire (Genette 1991 : 31-32) mais à partir d’une conception différente de la littérarité qui implique « une perspective anthropologique, dans laquelle elle se trouve définie non pas comme un fait institutionnel mais comme un usage spécifique des textes, en l’occurrence un usage esthétique » (Schaeffer 2001 : 63). Cet usage étant aussi une des modalités de notre rapport au réel. La fiction apparaît dès lors, tel que le signale le même Schaeffer, à la fois comme un fait linguistique, sémantique, pragmatique et anthropologique. La prise en compte de ces différentes approches amène à poser le caractère instable de l’identité opérale : l’émergence, la mise en place, et la transmission de la fiction se réalise à partir d’une conjoncture particulière, qui apparaît comme instable non pas dans le sens de fragile, ou passagère, mais parce que la réflexion critique doit s’attacher à étudier la logique opérale au croisement d’un jeu entre composantes textuelles et extratextuelles, entre intentionnalité (des auteurs) et attentionnalité (des lecteurs), entre culture et sujet culturel, etc.

La « rupture » ou le « saut » épistémologique auxquels nous nous proposons de réfléchir entraîne de nombreuses conséquences pour la discipline littéraire, transformant, notamment, le statut des méthodologies, la cartographie du champ. De nombreux concepts érigés jusqu’aujourd’hui en organisateurs et en unificateurs (comme le concept de genre), deviennent, dès lors, des objets d’étude et cèdent leur place à de nouveaux concepts opératoires : nous proposons de considérer la notion de fiction à fois comme un objet d’étude et comme un concept opératoire. Le point de départ et l’objectif final de la réflexion proposée est donc de repenser les catégories et les concepts qui orientent la réflexion dans la discipline littéraire, dans leur rapport aux différentes traditions interprétatives et aux facteurs historiques et institutionnels qui l’ont modelée.

Le débat s’organisera autour de quatre questions principales et de leurs implications :

  • 1. La question du critère de fictionnalité : comment le concept de fiction opère-t-il ? Quel rôle a-t-il joué dans la discipline littéraire ? Afin de réfléchir à la spécificité, on l’opposera à d’autres concepts potentiellement unificateurs du champ, notamment celui de mimésis, à partir du critère de l’analogie globale, plutôt que de l’homologie, avec le réel. À partir de là, se pose la question de la dimension cognitive de la fiction, de son rapport au monde. La force des nouvelles théories a été de montrer qu’on ne peut définir la fiction de manière purement intrinsèque : caractéristiques spécifiques et fonctionnement sont impossibles à dissocier, ce qui n’est pas sans poser problème. La réflexion portera aussi sur les éléments qui permettent la mise en place de la fiction, l’immersion et les leurres pré-attentionnels, qui amènent à tracer une frontière entre fiction et croyance, ainsi que d’autres éléments sur lesquels repose le partage traditionnel entre diction et fiction, en particulier les questions qui relèvent de la position du narrateur et de sa fiabilité. Le débat autour du critère intrinsèque ou extrinsèque de fictionnalité devrait amener à s’interroger sur la définition proposée par Jean-Marie Schaeffer dans Pourquoi la fiction ? de la fiction comme « feintise ludique partagée ». Comment, en effet, peut-on concilier l’idée d’un cadre « ludique » et celui d’une modélisation, fût-elle seulement de type analogique ? On pourra en particulier se demander si « ludique » est le terme le plus approprié pour désigner un type de feintise qui modélise le monde, et qui relève du « jeu » seulement dans la mesure où elle n’a pas l’intention de « tromper » son destinataire.

  • 2. Un deuxième axe de réflexion est le redécoupage que la notion de fiction opère à l’intérieur du champ de l’art. Si cette catégorie ne s’appliquait qu’à la littérature et au cinéma, elle permettrait d’appréhender une spécificité de ces formes d’art. Cependant, il convient de s’interroger sur un rapprochement possible entre fictions littéraires, photographiques et picturales, ainsi que de revenir sur la question de l’opposition de la littérature de fiction à la poésie, du moins à la poésie non-narrative (tel que le proposait l’ouvrage classique de Käte Hamburger, Logique des genres littéraires), et plus largement aux genres qui relèvent de la « diction ».  Une première conséquence de ce rapprochement est de permettre d’opposer la peinture et la photographie fictionnelle au documentaire : une nouvelle aurait ainsi plus en commun avec une photo fictionnelle qu’avec un poème en prose. Une deuxième conséquence vient du fait que ce redécoupage du champ de l’art permet de neutraliser comme secondaires les distinctions génériques traditionnelles et constitutives des études littéraires (théâtre, roman, nouvelle, etc.), qui sont renvoyée du côté de l’histoire institutionnelle de la littérature. Une troisième et non négligeable conséquence est que cette conception implique une redéfinition des disciplines traditionnelles des sciences humaines, puisqu’elle demande une formation et une démarche interdisciplinaires nouvelles.

  • 3. La problématique des rapports des fictions artistiques et non-artistiques constitue un des enjeux essentiels lorsqu’on aborde la question de la fiction. Le but n’est pas de tracer des frontières mais de saisir des phénomènes dans leur spécificité ainsi que la résonance de ces questions dans la réception sociale des œuvres artistiques. Resituer l’art par rapport à l’extérieur du champ esthétique permet d’ouvrir les études littéraires, et plus largement esthétiques, sur l’anthropologie : la transplantation et l’appropriation de pratiques et de textes de croyance (religieuses, quotidiennes, etc.) provenant d’autres cultures par la culture occidentale pose de façon particulièrement aiguë le problème de la réception artistique de ce que la culture d’origine ou le contexte social ne considère pas comme artistique, comme l’ont récemment montré les débats autour d’une mise en valeur esthétique d’objets issus de pratiques culturelles de types divers au Musée du Quai Branly. Le concept de fiction permet-il de clarifier ce débat sur l’esthétique ? Dans quelle mesure la fiction comme « feintise ludique partagée » est-elle « le propre de l’art », au sens où elle suppose une forme de croyance sui generis qui n’est pas de type religieux, spirituel ou politique et idéologique ? La dimension « ludique » de la fiction est-elle ipso facto esthétique ? Cette question soulève à son tour celle de l’étendue historique et géographique de la fiction. Posée comme potentialité de l’action humaine, la fiction apparaît comme une catégorie universelle enjambant les cultures : il faut donc se demander si elle constitue une notion opérante pour aborer la production littéraire et artistique d’aires culturelles éloignées. Cependant, la fiction existe-t-elle vraiment en tant que « feintise ludique partagée » au sens plein en-dehors de l’époque moderne et démocratique ? La position de Bakhtine, analysant l’existence de fictions « proto-démocratiques » dans un monde prédémocratique, est particulièrement intéressante. Peut-on aussi parler en ce sens de « fictions » dans des sociétés holistes où les pratiques sociales renvoient à des « faits sociaux totaux » qui impliquent une croyance de type différent ? Par exemple, les pratiques que Clifford Geertz définit comme des « fictions maîtresses » supportent-elles une analyse en termes de feintise ludique partagée ? Ces questions renvoient toutes aux frontières de la notion de fiction, à sa superposition possible à celle de la relation esthétique, et à ses bornes historiques et culturelles.

  • 4. Enfin, les problématiques posées aboutissent à un questionnement des avancées épistémologiques dans les sciences humaines : existe-t-il des ruptures, des sauts (qualitatifs) en sciences humaines ? Quel rôle doivent jouer les catégories, la description, la taxonomie dans nos discipline ? Peut-on envisager ces « ruptures » ou « sauts » comme des progrès ? Et dans quel sens ? À partir du moment où la transformation de la notion de fiction en concept opératoire permet de repenser les catégories d’analyse des sciences humaines, s’ouvre aussi la possibilité de constituer de nouveaux objets qui devraient également s’articuler aux dispositifs institutionnels et culturels de l’ensemble de la société.

Programme de la journée :

Matin 9:30–12:30 – Présidente de séance : Annick Louis

  • Ouverture

  • Philippe Roussin (CNRS) : « Récit, roman, fiction et document »

  • Brian Hill (GREGHEC-IHPST): « Fiction et jeu : ensemble contre (ou avec ?) la réalité »

  • Laurence Giavarini (Université de Bourgogne) : « Quelle définition de la fiction pour quel libertinage ? »

  • Sebastian Veg (Centre d’études français sur la Chine contemporaine, Hong Kong) : « La fiction dans la Chine du 4 mai, rupture moderne ou tradition subversive ? »

Après-midi 14:30–17:30 – Président de séance : Sebastian Veg

  • Marika Moisseeff (CNRS-LAS) : « Qu’en est-il du lien entre mythe et fiction ? Réflexions à partir de l’ethnographie des Aranda (Aborigènes australiens) »

  • Jean-Marie Schaeffer (CNRS-EHESS) : « De l’inutilité de la notion de fiction »

  • Annick Louis (CRAL-Université de Reims) : « En quoi faut-il des frontières ? Réseaux, degrés, superpositions dans la réflexion en sciences humaines »

  • Clôture : Sebastian Veg

EHESS
CNRS

flux rss  Actualités du CRAL

Musique en mouvement : sons et nouvelles mobilité

Lire la suite

Écologie de l'écoute et virage numérique

Lire la suite

Musiques en démocratie : acteurs, institutions, pratiques, discours

Lire la suite

flux rss  Actualités du CEHTA

Les psychogéographies d'Opicino

Lire la suite

Un Michel-Ange, des sixtines ? L'histoire de l'art à l'épreuve de la voûte de la chapelle Sixtine

Lire la suite

All the World's Futures. La 56e Biennale de Venise

Lire la suite

CRAL
96 Bd Raspail - 75006 - Paris
Tél  : +33 (0)1 53 63 56 23
Fax : +33 (0)1 53 63 56 21
Contact : cral@ehess.fr

Responsable éditorial du site : Simone Morgagni

Écrire au responsable éditorial du site

dernière modification
27 février 2017 15h58